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Nous sommes multiples.

emilereyt
16 août
3 min de lecture

Dernière mise à jour : 19 août


Il y a en nous celui qui pousse, qui veut avancer, produire, réussir. 

Il y a celui qui a peur d'être vu, et qui préfère se faire tout petit. 

Il y a celui qui juge, avant même que quiconque ait ouvert la bouche. 

Il y a celui qui éteint l'incendie à n'importe quel prix, quand la douleur devient trop vive : par l'écran, par le sucre, par le travail, par la fuite. 

Et puis il y a, tout au fond, un aspect très jeune qui porte encore une blessure ancienne, et autour duquel tous les autres aspects montent la garde depuis des décennies.


Ces voix, je les nomme nos Multiples Aspects Intérieurs®

Aucune n'est ton ennemie. Aucune n'est là par hasard. Chacune est née un jour où il fallait bien survivre à quelque chose. Chacune, à sa manière, tente encore aujourd'hui de te protéger.

Le problème n'est jamais l'aspect lui-même.

Le problème, c'est lorsqu’il n'y a personne au centre pour les accueillir toutes.

Imagine une clairière au cœur d'une forêt ancienne.

Un espace de lumière, de respiration, d'ouverture. Quand tu te tiens au centre de cette clairière, tu vois le ciel. Tu sens le souffle du vent. Il y a de la place pour bouger, pour être, pour accueillir ce qui vient.


Cette clairière, c'est ce que tu es vraiment. Je l'appelle l'Être-Présence : ce centre en toi que rien n'a jamais pu blesser.

Mais la vie ne laisse jamais une clairière intacte. Dès l'enfance, des arbres poussent. Un arbre ici, quand une blessure se fige. Un autre là, quand une stratégie de protection s'installe. Les branches s'étendent, le feuillage s'épaissit, les racines gagnent le sous-sol.


Et un jour, la clairière disparaît.

Tu marches sous les branches, dans l'ombre, sans voir le ciel. Tu ne sais même plus qu'il y avait une clairière ici. Tu crois que cette forêt dense, c'est tout ce que tu es.

C'est cela, l'identification. Tu n'as plus un aspect en colère : tu es la colère. Tu n'as plus une part qui a peur : tu es la peur, tout entier, et l'arbre occupe la totalité de ton champ de vision.


Alors nous prenons la hache.

C'est notre réflexe le plus naturel, et le plus universel. Il faut supprimer cette peur. Faire taire cette colère. En finir avec cette procrastination, ce besoin de contrôle, cette jalousie.

Mais un arbre coupé repousse. Dans la tradition initiatique, on dit que lorsqu'on tranche une tête du dragon, elle repousse aussitôt. Au bout d'un moment, il devient raisonnable de se demander s'il n'y aurait pas autre chose à faire que couper des têtes toute sa vie.

Car pendant que nous tenons la hache, notre attention reste rivée sur l'arbre. Sur l'effort. Sur le combat. Et la clairière, elle, reste invisible.


Mais la paix de l'être ne s'obtient jamais par l'exclusion d'un seul de nos aspects. Elle naît de l'inclusion aimante de chacun d'entre eux.

C'est le renversement le plus simple et le plus déroutant qui soit. Ce n'est pas l'arbre qui doit changer. C'est ma position par rapport à lui. Non plus face à lui, une hache à la main, mais dans la clairière, avec une présence ouverte.

Et le plus étonnant, c'est ceci : quand je cesse de vouloir couper l'arbre, quand je m'approche de lui avec curiosité, quand je lui demande enfin « pourquoi as-tu poussé là ? de quoi as-tu peur ? qu'est-ce que tu protèges ? » ... je commence à percevoir l'espace dans lequel il se tient. L'espace autour de lui. L'espace entre les branches.

Je me découvre, peu à peu, comme étant la clairière elle-même.

Tout change alors.

Tu reconnais, au milieu d'une conversation, que ce n'est pas toi qui parles, mais un aspect de toi. Et cette seule reconnaissance suffit parfois à désamorcer ce qui, la veille encore, aurait duré trois jours.

Tu cesses de t'en vouloir de « ne pas y arriver », parce que tu comprends enfin de l'intérieur pourquoi une part de toi freine, et ce qu'elle protège en freinant.

Tu découvres que la douceur envers toi-même n'est ni une complaisance ni une technique : c'est simplement ce qui devient naturel dès qu'on cesse d'être en guerre contre soi.

Tu te sens plus rassemblé. Moins fragmenté. Moins tiraillé entre des voix qui se disputaient le volant sans jamais se parler.

Et tu goûtes, par moments d'abord, puis plus souvent, ce calme particulier qui ne dépend d'aucune circonstance extérieure. Le fond de l'océan reste immobile, même quand la surface est démontée.


Issa Padovani


 
 
 

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